Le tricot, une histoire de résistance : des révolutions aux bonnets contre l’ICE

Le tricot évoque souvent la douceur, la patience, la transmission. Et c’est vrai, c’est une des facettes du tricot. Mais il est aussi souvent associé aux femmes, plutôt âgées et à la sphère domestique. C’est quelque chose de caché, qui reste à l’intérieur car une femme se doit de tenir son intérieur. Pourtant, derrière ce geste répétitif et paisible se cache une histoire profondément liée aux mouvements sociaux et politiques. De la Révolution française aux mobilisations contemporaines aux États-Unis, la laine et les aiguilles ont accompagné les bouleversements du monde.

Le bonnet tricoté, en particulier, est devenu au fil du temps un objet chargé de sens. Retour sur l’histoire d’un accessoire qui, bien au-delà de sa fonction première, s’est transformé en symbole de lutte encore aujourd’hui aux Etats Unis avec un bonnet contre l’ICE.

Aux origines : le textile dans l’espace public

Dès le XVIIIe siècle, le tricot s’invite dans les récits politiques. On parle des « tricoteuses » assistant aux séances de la Révolution française : qu’elles soient figure historique ou construction symbolique, leur image marque durablement l’imaginaire collectif. Le textile n’est plus seulement domestique ; il devient visible dans l’espace public. Pour plus de détails, vous pouvez consulter l’article sur le sujet : la tricoteuse une femmes aux opinions révolutionnaires.

Au XIXe et au début du XXe siècle, tricoter pour les soldats pendant les conflits mondiaux constitue un acte de participation à l’effort national. Les femmes, souvent exclues des champs de bataille et des instances de décision, utilisent le fil comme moyen d’engagement.

Peu à peu, le tricot s’affirme comme un langage silencieux mais puissant : un moyen d’agir lorsque d’autres formes d’action sont inaccessibles.

Le renouveau militant du textile au XXIe siècle

Au début du XXIe siècle, les pratiques textiles connaissent un regain d’intérêt dans les mouvements militants. Le « craftivisme » — contraction de craft (artisanat) et activism (activisme) — redonne aux savoir-faire traditionnels une dimension politique assumée.

Un moment charnière survient en 2017, lors de la grande mobilisation organisée au lendemain de l’investiture présidentielle américaine : la Women’s March. À cette occasion, des milliers de manifestantes portent un bonnet rose à petites oreilles, devenu emblématique.

Ce bonnet est issu du Pussyhat Project, imaginé par Krista Suh et Jayna Zweiman. Leur objectif : proposer un modèle simple, reproductible partout, afin de créer une image forte et unifiée lors des manifestations.

L’effet visuel est saisissant : une marée rose, immédiatement identifiable, qui fait le tour du monde.

Les bonnets face aux politiques migratoires et à l’ICE

Dans les années suivantes, alors que les politiques migratoires américaines se durcissent, les mobilisations contre l’agence fédérale U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE) se multiplient.

Dans ce contexte, le bonnet tricoté continue d’apparaître lors de rassemblements et de manifestations. Sans être un uniforme officiel, il s’inscrit dans une tradition récente où le textile sert de signe de reconnaissance et d’expression collective. Le contraste est fort : face à une institution incarnant l’autorité et le contrôle des frontières, le bonnet fait main évoque la chaleur, le soin, l’attention portée à l’autre. Il rappelle que derrière les débats politiques se trouvent des vies humaines.

Mais cette fois-ci ce n’est pas un pussyhat mais un bonnet rouge qui est tricoté. Ce bonnet fait son apparition pour la première fois pendant la seconde guerre mondiale en Norvège. Des personnes tricotaient et portaient des bonnets rouges pointus pour protester contre l’occupation nazie. Les nazis ont alors rendu le port de ce bonnet illégal et puni par la loi.

Le patron de ce bonnet est disponible sur ravelry (the site de référence pour les patrons de tricot). Les bénéfices iront à des associations de solidarité envers les migrants. Le patron de ce bonnet rouge est d’ailleurs dans les top ventes sur ravelry en ce moment !

Bonnet rouge tricoté contre l'ICE

Pourquoi le bonnet traverse-t-il les époques ?

Historiquement, ce n’est pas la première fois qu’un vêtement devient symbole : du bonnet phrygien de la Révolution française aux accessoires distinctifs des mouvements contemporains, la tête est souvent le lieu d’affirmation visible d’une appartenance ou d’un engagement.

Le bonnet possède plusieurs caractéristiques qui expliquent sa récurrence dans l’histoire :

  • Il est simple à fabriquer.
  • Il nécessite peu de matière.
  • Il est immédiatement visible.
  • Il protège, réchauffe et enveloppe.

Objet utilitaire par excellence, il se situe à la frontière entre nécessité et expression. Il peut être discret au quotidien et puissant dans un contexte collectif.

Surtout, il est accessible : il permet à chacun·e de participer, même sans tribune ni visibilité médiatique. Une paire d’aiguilles suffit pour entrer dans l’histoire des gestes engagés.

Du symbole mondial à la laine locale

Si l’histoire des bonnets tricotés aux États-Unis illustre la capacité du textile à porter un message, elle rappelle aussi une chose essentielle : chaque maille a une origine. Chaque bonnet commence par une fibre, un fil, une main.

Travailler la laine française aujourd’hui, c’est s’inscrire dans cette longue tradition où le textile raconte quelque chose de plus grand que lui. C’est valoriser des élevages locaux, des filatures, un savoir-faire ancré dans des territoires. C’est choisir une matière vivante, renouvelable, porteuse d’histoires.

Dans un monde globalisé, produire et créer à partir de laine française est, à sa manière, un acte engagé : engagement pour la qualité, pour la traçabilité, pour la pérennité des métiers artisanaux.

Le bonnet n’est donc jamais seulement un accessoire.
Il est le point de rencontre entre histoire, engagement et création.

Et peut-être qu’aujourd’hui encore, maille après maille, il continue de tisser des liens entre les luttes du monde et les gestes patients de l’artisanat local.